L'Echangeoir d'Ecriture

La théorie de la page noire. Écrire « autrement » : travail et inspiration 2.

La peur des autres (la page noire).

Peut-on, avec raison, avoir peur de l’écriture des autres ? Peur plus exactement de l’influence qu’iels peuvent avoir sur nous et notre inspiration ? C’est un argument qui résonne souvent contre les ateliers d’écriture et en montre, je crois, une méconnaissance profonde.

Il y a quelques mois, j’y réfléchissais sur ce blog (J’ai peur d’être influencé, travail et inspiration 1), et m’agaçais de la prétention à vouloir créer à partir de rien. Pourtant, il y a quelque chose de vrai dans cette peur. Peut-être peut-on y reconnaître une intuition qui ouvrirait à une attention plus particulière, une exploration possible des voies sans issue de l’écriture.

Théorie de la page noire, d'ou vient l'inspiration

En 2018, Johan Faerber défendait dans Après la littérature l’idée de la « page noire ». Tout a déjà été écrit, dit-il toutes les histoires du monde, tous les questionnements humains, les sentiments, les révoltes et les amours, les possibilités de la langue :

 « En ce sens, notre temps n’appartient plus à la terreur ancestrale de la page blanche. Ce n’est plus elle qui dit la stérilité unanime de celui qui voudrait écrire. Ce n’est plus elle non plus qui traduit l’irascible panique devant l’écriture. (…) Parce qu’aujourd’hui, au moment décisif de commencer à écrire, il n’existe paradoxalement plus que la terreur de la page noire, une page noircie de toutes les autres écritures, une page noircie de tout ce qui s’est déjà écrit sans elle et dont elle est le dépôt féroce et le testament dévasté. » (Après la littérature, écrire le contemporain, PUF, p. 77)

Des écrivains cannibales et des livres épiphytes ? 

La page noire, ou l’idée du palimpseste (idée développée par Genette, selon laquelle un texte s’écrit toujours sur les traces laissées par d’autres textes) poussée jusqu’à l’absurde ? Ce que nous disent Genette, Faeber et tant d’autres, c’est qu’on n’écrit jamais à partir de rien. L’inspiration c’est réécire sur de vieux parchemins où se mélangent nos voix avec celles de nos prédécesseurs. Siri Husdvet, elle, parle d’artistes « cannibales ». C’est la lignée de Montaigne : des artistes que se nourrissent d’autres artistes et les digèrent… plus ou moins bien. J’aime assez l’idée de la littérature épiphyte que développe Miguel Bonnefoy. « Les livres sont épiphytes, comme certaines fleurs qui poussent sur d’autres fleurs. (…) La littérature est épiphyte. L’écriture est une conséquence de la lecture ». (Miguel Bonnefoy, in Belinda Cannone, Comment écrivent les écrivains, Editions Thierry Marchaisse). Sans compter l’admonestation de Flaubert à Louise Colet : « Tu ne lis pas assez de bonnes choses.  -Un écrivain, comme un prêtre, doit toujours avoir sur sa table de nuit quelque livre sacré » (Lettre à Louise Colet, 12 juillet, 1852).

Alors rien à craindre ? exit la page noire ?

Pas si sûr.

Le risque de la littérature “as usual”.

Il reste toujours le risque de faire “comme”, d’imiter, de rester dans le moule, dans la littérature « as usual ». Car oui, au fond, tout a déjà été écrit, les histoires d’amours et les histoires de vengeance, les histoires d’amitiés et de conquêtes, de compréhension et de rejet. On célèbre parfois l’exploration de nouveaux territoires d’écriture (les féminicides, la voix du vivant…). Mais n’est-ce pas plutôt oubli de ce qui a déjà été raconté ? Quand, par exemple, on porte aux nues la libération de la parole autour de l’inceste (Christine Angot, Neige Simmon, dont je ne nie pas l’intérêt, bien sûr) et que l’on crie au côté novateur de la thématique au lieu de s’intéresser à la façon dont elle est écriture, n’oublie-t-on pas les contes, les mythes, les cosmogonies où le sujet de l’inceste est déjà traité, mais dit autrement ? N’oublie-t-on pas aussi le travail de la langue réalisée par ces auteurs qui se repenchent sur le sujet ? 

Écrire “Autrement”

Voilà sans doute, le mot le plus important pour moi aujourd’hui « autrement ». Ou plutôt avec un « autre regard ». Car s’il est vrai que tout ou presque a déjà été écrit, chaque nouvel auteur qui s’efforce de traiter son sujet, avec authenticité, approfondissement, personnalisation, travaille à la mise en scène d’un regard qu’aucun autre auteur n’a encore eu sur le monde. Parce que c’est un regard réfléchi, ancré dans son contemporain, mais aussi dans une ou plusieurs cultures qui lui constituent une identité. Parce que c’est un regard qui se documente et qui traite intimement ce qu’il explore. Un regard qui cherche à s’incarner dans les mots, les rythmes, les images les plus justes. Et c’est là que l’on sort des influences, des pages noircies, pour tracer une nouvelle ligne, claire et lisible.

Travailler son regard : 

Travailler son regard, un préalable indispensable à l’écriture, qui rendra aussi la lecture plus passionnante. Pourquoi l’histoire d’une femme adultère qui se suicide est-elle si différente chez Flaubert, Tolstoï ou Kate Chopin, alors qu’elles s’inscrivent sensiblement dans la même époque et les mêmes problématiques, la même inspiration ? Chez Kate Chopin le choix du suicide est celui de la liberté. Chez Flaubert et Tolstoï, il est panique et désespoir. Or, il n’est sans doute pas anodin que ce soit une femme qui écrive depuis le point de vue de la quête de l’autonomie et la reconnaissance de soi. Lire une même thématique chez des auteurs différents, c’est la promesse de perspectives renouvelées. Lire chacun de ces trois livres est une expérience différente, infiniment riche en soit, mais encore plus lorsque les lectures se croisent.

La conscience de la page noire nous rappelle la nécessité de ne pas affuter seulement ce qui arrive. Il faut aussi s’attaquer à comment cela arrive, comment on le met en scène. S’interroger sur comment écriture, personnages, actions, phrasés, images, scénarios…. transmettent ensemble non pas des faits, mais un regard, une pensée, une vision de ces faits. Pour cela, que doit travailler l’apprenti écrivain ? En premier lieu, on pense aux outils d’écriture, au sens du récit. Mais il faut aussi une culture et une capacité d’ouverture : des aptitudes qui se développeront… par la lecture, l’échange, le partage.

Travailler son regard mais comment ?

Il m’a fallu du temps pour prendre conscience de ce travail à réaliser pour transformer des histoires en textes. Du temps d’écriture, de relecture et aussi de pratiques collectives. Je vous propose ici mes pistes, certainement partiales et partielles, mais qui sont celles que j’essaye de transmettre dans mes ateliers. A vous de les compléter. Quant à moi, je cherche toujours à

  • Lire en écrivain, en profitant du texte, mais aussi en réfléchissant, annotant, mémorisant, exerçant mon esprit critique.
  • Lire des ouvrages d’écrivain sur l’écriture, pour découvrir d’autres façons d’aborder la mise en mots.
  • Me documenter sur mes sujets, mais aussi ouvrir ma créativité grâce aux autres arts, à la philosophie, à la discussion, à l’écoute.
  • Faire des exercices ? pourquoi pas des pastiches variés, les exercices d’observation de Nicolas Nova par exemple, des ateliers d’écritures…
  • Écouter, beaucoup, ce que les autres ont à dire. Juxtaposer leurs voix. Tenter comprendre leur position, les nuances avec lesquelles iels habitent le monde.
  • Tester, retester, reretester…

Pas de recette miracle, donc, mais un chemin qui s’étire et nous fait voyager, une promesse, un défi. Pour reprendre la réflexion héritée de Jean Ricardou, c’est l’aventure de l’écriture tout autant que l’écriture d’une aventure… et parfois, une vision, une idée que beaucoup de travail a convertie en inspiration. 

un chemin d'écriture, la page noire et l'inspiration

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