« J’ai peur d’être influencé dans mon écriture » !
« Je ne vais pas aux ateliers d’écriture parce que j’ai peur d’être influencé » ça je l’entends souvent. Ou pire encore « je ne lis jamais, je ne veux pas être influencé ». « j’écris mais je ne lis pas, je n’aime pas ça ».

Rien que de l’écrire, même si c’est pour le contredire, ça me fait grincer des dents !
La peur des autres.
Il est facile de comprendre que cette peur vient avant tout d’un manque de connaissance de ce qu’est la littérature, qu’elle est aussi et surtout une peur de se perdre soi. Mais l’écriture, comme n’importe quelle pratique artistique, ce n’est pas seulement soi et uniquement soi.
Est-ce qu’on accepterait qu’un peintre refuse d’apprendre la perspective ou l’usage des couleurs par peur de se laisser changer ? Qu’un sculpteur doive découvrir tout seul les techniques et les outils pour tailler la pierre ou sculpter le bois ? Qui demanderait à un sportif de s’initier dans la solitude aux règles de son sport, aux techniques, ou même aux exercices d’entraînement ou d’assouplissement ?
Vous me direz ce sont des savoir-faire ça, c’est un peu comme la grammaire, et la grammaire on l’a apprise à l’école. Certes… enfin…. pas toujours…
Alors, deux autres exemples pour approfondir :
Connaissez-vous beaucoup de musiciens qui n’écoutent jamais la musique des autres par peur de changer de style ?
Des musiciens qui ne feraient qu’improviser sans jamais avoir « appris », dans le vrai sens d’apprendre, en découvrant, prenant le temps d’approfondir, de faire sien, de pratiquer les partitions des autres ?
Ou pour les sciences : imagineriez-vous des scientifiques qui pour trouver leur génie propre recommencerait tout depuis l’âge de pierre, en débutant, bien sûr, par l’apprentissage du feu ?
Bien sûr que non.
Derrière cette individualisation de l’écriture
Alors pourquoi croit-on cela avec l’écriture ? Sans doute est-ce parce que les mots sont particulièrement accessibles. On les utilise tout le temps. A l’oral, on raconte (ou on se raconte) facilement des histoires. On a l’habitude d’écrire, quelques messages, des documents administratifs et on s’en sort. Peut-être même qu’on se dit qu’on s’en sort plutôt bien.
Et puis, l’écriture, ça ne se jauge pas au premier coup d’œil comme une peinture, ça ne demande pas de faire des gammes et de maîtriser des accords comme la musique.
Sans parler de ce mythe du génie, qui fait croire qu’on nait écrivain ou rien.
On voit le livre, l’objet, le résultat mais on imagine rarement la quantité de brouillons, de ratures, de questionnements, d’échanges, les temps de maturation qui ont menés à cette exacte combinaison de mots.
On ne nait pas écrivain. Et on n’est pas écrivain avant d’avoir écrit un ou même plusieurs vrais textes.
Et puis, on n’écrit pas comme on parle, et même on n’écrit pas pour les autres comme pour soi-même. Se rendre simplement lisible, compréhensible, être capable de transmettre les idées qui sont au fond de nous, ça ne se fait pas en un claquement de doigts !
La littérature est un art, et avant d’être un art, elle est d’abord un artisanat. Ça s’apprend, ça se découvre, on y progresse par la pratique, la réflexion, l’attention.
La littérature n’est pas une intuition, elle est travail, elle est ancrage dans une tradition, elle est connaissance, pratique, concentration, effort, acharnement, désespoir, bonheur, découverte, exaltation, temps et travail, encore. Elle est reconstruction et subversion. Temps et travail, toujours. C’est ainsi qu’elle s’échappe et se renouvelle.
Et l’inspiration, alors ?
Eh bien, l’inspiration, quand elle existe, est le fruit souterrain d’un croisement infini des plaisirs littéraires enfouis dans nos mémoires et du travail sans cesse repris pour lui donner le moyen d’exister, de se matérialiser dans les mots. L’inspiration est une métisse qui nait de la rencontre de nos lectures et de nos expériences personnelles.
Vous n’y croyez pas ? L’inspiration serait fulgurance, éclair ? Ok. Il y a rarement d’éclair dans un ciel pur, il faut d’abord que les nuages d’orage se forment. Les nuages c’est notre travail. L’éclair, c’est ce moment soudain où, au milieu du travail les choses se mettent en place et nous surprennent.
Ce qu’il nous faut, à nous, c’est, aux lueurs des lampes,
La science conquise et le sommeil dompté,
C’est le front dans les mains du vieux Faust des estampes,
C’est l’Obstination et c’est la Volonté !
C’est la Volonté sainte, absolue, éternelle,
Cramponnée au projet comme un noble condor
Aux flancs fumants de peur d’un buffle, et d’un coup d’aile
Emportant son trophée à travers les cieux d’or !
Ce qu’il nous faut à nous, c’est l’étude sans trêve,
C’est l’effort inouï, le combat nonpareil,
C’est la nuit, l’âpre nuit du travail, d’où se lève
Lentement, lentement, l’Œuvre, ainsi qu’un soleil !
Paul Verlaine.
Influences inconscientes
Mais alors, ne suffirait-il pas reprendre sans arrêt son texte, tout seul, sans rien écouter d’autre jusqu’à obtenir la perfection désirée ?
Il faut prendre conscience d’une dernière chose.
On entend sans arrêt les mots. Dans les discussions courantes, dans les publicités, dans les échanges rapides des mails, des sms, les séries… tout ce qui fait notre vie courante.
Si vous ne lisez pas, c’est cela qui vous influencera. C’est notre vie contemporaine, c’est sûr, mais faire passer la vie dans la littérature, c’est encore autre chose. C’est trouver une forme, une entrée en matière, une façon de capter le lecteur, d’accorder la phrase au thème, de créer cette tension qui fera qu’on aura envie de suivre le fil des mots jusqu’au bout. Et cela, il n’y a que les lectures, celles qui vous plaisent et celles qui ne vous plaisent pas qui pourront vous l’enseigner.
Pour des ateliers d’écriture littéraire (ou tout autre forme de partage).
Les ateliers d’écriture ne sont pas là pour vous influencer.
Ils sont là pour vous proposer matière à réflexion, pour vous faciliter l’acquisition d’outils que vous pourrez mettre au service de vos idées, pour vous faire découvrir les milles et une possibilités que personne ne peut soupçonner tout seul, pour vous aider à mettre en place un esprit critique sur vous-même et sur vos lectures.
Un bon atelier d’écriture ne vous influencera pas. Il ne changera pas votre style. Il vous donnera les moyens de travailler votre style pour qu’il serve au mieux votre projet d’écriture.
Dernière chose : un atelier d’écriture n’est en rien obligatoire pour écrire. Des tas d’auteurs n’en ont jamais fait. Mais ils n’étaient pas seul. Aucun auteur n’est seul. Il a toujours autour de lui des livres et des amis (ou des ennemis) avec qui échanger.
Quelle que soit votre façon de faire, si vous voulez écrire, le plus important est de vous ouvrir aux mots. Pas aux vôtres seulement. A l’infinité des mots et des combinaisons qui existent entre eux, entre les formes, entre les idées, entre les histoires, entre les images, entre les visions du monde… Lisez, échangez, écrivez, parlez de vos lectures et de vos textes, écoutez ce que les autres ont à en dire et reconstruisez-vous sans cesse.
Bref, je me doute bien que ceux qui croient aux influences néfastes de la lecture et des ateliers d’écriture ne vont pas me lire.
Ce n’est pas grave, ça m’a fait du bien de l’écrire !
